KEO
1994 - 2025
KEO est un projet de Jean-Marc Philippe, né en 1994 : un satellite chargé des messages que les habitants de la Terre souhaitent adresser à leurs très lointains descendants, destiné à revenir sur Terre après 50 000 ans passés en orbite. Jean-Marc Philippe y travaille jusqu'à sa mort, le 12 novembre 2008.
Le projet prolonge l'opération Messages des Hommes à l'Univers : en 1986 – 1987, 10 500 messages recueillis par Minitel avaient été émis, le 26 janvier 1987, par le radiotélescope de Nançay vers le cœur de la galaxie. KEO retourne le geste : les messages ne partent plus vers d'hypothétiques autres, mais vers nos propres descendants.
L'idée
Le chiffre de 50 000 ans n'est pas arbitraire : c'est la date-miroir de l'apparition de l'art, qui atteste la capacité de l'être humain à la représentation symbolique. Une durée aussi vertigineuse oblige chacun à quitter ses références quotidiennes et place tous les auteurs de messages sur un pied d'égalité. Le nom KEO est formé de trois sons, [k], [e] et [o], parmi les plus fréquents des langues les plus parlées : il se prononce dans toutes les cultures et ne renvoie à aucune mythologie.
Le satellite
KEO est une sphère de titane de moins de 80 centimètres de diamètre, gravée d'une image de la Terre. Deux grandes ailes portent son envergure à 9 mètres. Sa masse a été ramenée à moins de 100 kg, système d'éjection compris, au fil des études menées avec l'industrie spatiale française puis européenne. Il est passif : aucune source d'énergie, aucun instrument à bord. Il ne suit que les lois de la balistique, l'attraction de la Terre, de la Lune et des planètes, la pression de la lumière solaire et le freinage de l'atmosphère résiduelle. À environ 1 800 kilomètres d'altitude, il serait observable avec de puissants télescopes.
Il devait être lancé comme passager secondaire d'une fusée Ariane. Repliées sous la coiffe, ses ailes se déploient en orbite, puis battent à chaque passage de l'ombre de la Terre à la lumière grâce à des alliages à mémoire de forme, sans aucune énergie : elles évoquent un oiseau messager. Au retour, KEO traverserait l'atmosphère protégé par plusieurs boucliers (thermique, anti-chocs, anti-météorites et anti-débris, anti-rayonnement cosmique) en titane, tungstène et aluminium séparés par du vide. Peu avant l'atterrissage, la désintégration de ses boucliers extérieurs créerait dans le ciel une aurore boréale artificielle, signal de son retour.
Images officielles du projet KEO et dessins techniques du satellite.
Les cadeaux archéologiques
KEO emporte plusieurs ensembles, conçus pour être découverts puis déchiffrés :
- une pile de disques de verre gravés au laser, portant les messages des habitants du XXIe siècle ;
- une seconde pile, la « Bibliothèque d'Alexandrie contemporaine », état des connaissances de notre époque (arts, savoirs, traditions, situations géopolitiques) en textes, images et sons ;
- une mosaïque de visages d'hommes, de femmes et d'enfants, avec une séquence d'ADN humain ;
- un diamant à quatre inclusions de sphères d'or : de l'eau, de la terre, de l'air et une goutte de sang humain ;
- une horloge sidérale qui fixe la position des planètes au moment du lancement, pour que l'on puisse le dater ;
- des clés de lecture : un mode d'emploi en termes symboliques pour construire un lecteur de disques, à l'image de la pierre de Rosette, et un disque à lire avec un diapason.
En juillet 1998, au GANIL de Caen, les disques ont été exposés à l'équivalent de 50 000 ans de rayonnement cosmique : ils sont restés intacts.
Les messages
Chaque habitant de la Terre pouvait écrire un message à KEO, gratuitement, dans la langue de son choix, d'une ligne à 6 000 signes, soit quatre pages : « quatre pages de liberté et d'égalité ». Seuls les textes étaient acceptés, pour que personne ne dispose de plus de moyens qu'un autre, et il n'y avait aucune censure. Les messages étaient envoyés par Internet ou par la poste ; ceux qui ne savent pas écrire pouvaient dicter leur message à un proche, et des collecteurs bénévoles, les Keonautes, recueillaient ceux des cultures orales.
Après le lancement, les messages devaient être rendus anonymes, puis mis en libre accès et analysés, pays par pays, âge par âge, langue par langue, pour mieux comprendre ce que les humains d'aujourd'hui disent d'eux-mêmes.
Une collecte mondiale
À partir de 1997, Jean-Marc Philippe et l'association Programme KEO présentent le projet dans des congrès, des expositions et des campagnes de collecte en France et dans le monde. Des ministères de l'Éducation de plusieurs pays relaient un guide pédagogique traduit en onze langues. Des messages sont venus de plus de 200 pays ; début 2007, la Chine arrive en tête par le nombre de messages, devant les États-Unis, l'Inde, le Canada et le Mexique, et l'île de la Réunion par le taux de participation.
Chronologie
| 1994 | Paris — Jean-Marc Philippe achève de formuler l'idée de KEO. |
|---|---|
| mai 1997 | Paris, UNESCO — Exposition « Les sciences dans l'art » : première présentation de la maquette de KEO. |
| octobre 1997 | Turin (Italie) — 48e Congrès international d'astronautique : présentation de l'étude de faisabilité. |
| 1998 | Paris, Cité des sciences et de l'industrie — Exposition (20 juin – 1er septembre). |
| juillet 1998 | Caen, GANIL — Les disques de verre sont soumis à l'équivalent de 50 000 ans de rayonnement cosmique : ils restent intacts. |
| 1999 | Toulouse, Cité de l'espace — Inauguration d'une exposition permanente (14 mai). |
| 1999 | Vienne (Autriche) ; New Delhi (Inde) ; Paris, UNESCO — Maquette présentée à UNISPACE III (ONU), au salon Space 99 et à l'exposition « Partenariats pour le XXIe siècle ». |
| 2000 | Hanovre (Allemagne) ; Bruxelles — Exposition universelle, pavillon de la France ; « Prélude à l'envol de KEO », Hôtel de Ville de Bruxelles, présidence française de l'Union européenne. |
| décembre 2000 | Paris, UNESCO — Soirée « Postésie 2000, du Vélo à KEO », consacrée à la sauvegarde des langues autour d'un concours de poésie. |
| 2001 | Athènes et Delphes ; Asunción (Paraguay) — Journée mondiale de la poésie (Olympiades culturelles) ; journée de collecte de messages à l'ambassade de France. |
| 2001 – 2003 | Québec (Canada), Musée de la civilisation — « Prélude à l'envol de KEO » : exposition d'environ 1 000 m², réalisée avec le musée du Louvre, qui prête 51 œuvres. |
| mars 2002 | La Réunion — Le kit pédagogique est distribué à tous les établissements scolaires. |
| septembre 2002 | Inde : New Delhi, Calcutta, Chennai, Bangalore, Hyderabad, Bombay — Tournée de présentation, conférences de presse, écoles et universités ; affiches de 15 mètres sur 5 à Bombay. |
| juillet 2003 | Paris — Analyse d'un échantillon de 100 000 messages par la société Lingway. |
| septembre 2003 | Plovdiv (Bulgarie) — Exposition de 400 m² à la Foire technologique internationale : plus de 21 000 visiteurs. |
| 2004 | Strasbourg ; Dakar (Sénégal) ; Belgique, Euro Space Center — Présentation au Conseil de l'Europe ; voyage d'étude au Sénégal ; exposition à l'Euro Space Center (2004 – 2006). |
| décembre 2004 | Pékin (Chine) — Constitution du Comité KEO Chine. |
| février 2005 | Téhéran (Iran) — Conférence de presse, émissions de télévision ; guide pédagogique traduit en farsi. |
| mai et septembre 2005 | Alexandrie et Le Caire (Égypte) — Conférences à la Bibliotheca Alexandrina ; lancement de la campagne vers le monde arabe et premier poster en arabe. |
| juin 2005 | Vienne (Autriche), ONU — Présentation devant le Comité des utilisations pacifiques de l'espace extra-atmosphérique, à l'invitation de l'ESA et de la Belgique. |
| novembre 2005 | Bruxelles — « Fête du Roi » consacrée à l'espace, au Palais de la Nation. |
| déc. 2005 – avril 2006 | Mexico, MUTEC — Exposition de 500 m², inaugurée le 7 décembre en présence de Jean-Marc Philippe : 2 000 à 3 000 élèves par jour. |
| janvier 2006 | Damas (Syrie) — Conférence de presse au Musée national ; l'exposition prévue au printemps est annulée en raison de la guerre du Liban. |
| 2006 | Pékin ; Téhéran ; Mexico — Actions du Comité KEO Chine sur les campus ; stands lors de la Journée de l'espace à Téhéran ; écoles et Foire des droits de l'homme à Mexico. |
| 2007 – 2008 | Mexique : León, Mexico, Pachuca — Expositions au musée Explora (León), dans le « Tunnel de la science » du métro de Mexico (environ 100 000 visiteurs par jour) et au musée El Rehilete (Pachuca), avec des messages de la communauté hñahñu. |
| 12 novembre 2008 | Mort de Jean-Marc Philippe. |
| avril 2009 | Malmedy (Belgique) — Opération « Qui es-tu ? » : plus de 250 enfants écrivent leur message. |
| 22 novembre 2012 | Paris, UNESCO — Présentation de KEO ; le Fonds international pour la promotion de la culture annonce qu'il reprend le flambeau. |
| décembre 2013 | Guyancourt, lycée de Villaroy — Urne à messages placée sous l'horloge en spirale conçue par Jean-Marc Philippe. |
Panneaux du catalogue et des expositions KEO.
L'UNESCO
Le 8 mai 1999, Federico Mayor, directeur général de l'UNESCO, accorde à KEO le patronage de l'Organisation : « L'idée de faire un cadeau archéologique à nos lointains descendants par l'envoi d'une sonde spatiale porteuse de messages qui dressent un état des lieux de notre planète me paraît très opportune. » Il avait découvert la maquette en mai 1997, lors de l'exposition « Les sciences dans l'art », et a retenu KEO comme « Projet du XXIe siècle ».
Un lancement sans cesse repoussé
Plusieurs dates ont été annoncées, de fin 2003 à 2018. Le projet reposait sur des dons de compétences, et ses responsables expliquaient les reports par la restructuration de l'industrie spatiale à la fin des années 1990, la récession spatiale de 2000 à 2002, les attentats du 11 septembre 2001, la réorganisation du CNES, l'échec d'un tir d'Ariane 5 en décembre 2002 et l'essoufflement de certains partenaires. En 2019, le président de l'association constate que ce modèle n'est plus possible : il faudrait un parrain moral, quelques mécènes et des entreprises sous contrat.
Les partenaires
« Réalisé en dehors de toute influence politique, confessionnelle ou commerciale », KEO a réuni plus de quarante entreprises et institutions qui ont apporté leur concours gracieux.
- Réalisation et lancement du satellite : Aérospatiale Matra puis EADS, Arianespace et Starsem, le CEA, le CNES, l'École des mines de Paris, Intespace, Sup'Aéro, Plasmon (gravure des disques de verre).
- Institutions : UNESCO, Agence spatiale européenne, Comité international olympique, Fédération internationale des ligues des droits de l'homme, Ligue des droits de l'homme, Alliance française, ministère des Affaires étrangères, musée du Louvre, Musée de la civilisation de Québec.
- Communication et informatique : BaBeL@StaL (site keo.org, prix Ars Electronica 1999), Carré Noir, Kaos, Mikros Image, RFI, Cable & Wireless, Lingway, entre autres.
Lors des expositions, des vitrines technologiques présentaient les matériaux du satellite, prêtés par les laboratoires partenaires.
Après 2008
Jean-Marc Philippe meurt le 12 novembre 2008. Le 21 janvier 2009, Federico Mayor appelle à faire aboutir son rêve : « KEO est en ce sens le modèle même de l'interfécondation réussie entre le patrimoine matériel et le patrimoine immatériel, entre les sciences et les Arts, entre le futur et le passé. » Patrick Tejedor, président de l'association Programme KEO, cherche alors de nouveaux partenaires ; le 22 novembre 2012, à la Maison de l'UNESCO, le Fonds international pour la promotion de la culture annonce qu'il reprend le flambeau. Le satellite n'a pas été lancé. L'équipe a poursuivi la collecte jusqu'en 2025, année où elle s'est arrêtée et où le site keo.org a fermé.
Références et liens
Ouvrages, catalogues et revues
- Jacques Mousseau, « Kéo, l'oiseau communicant », Communication & Langages, n° 122, 1999, p. 4-10 (Persée).
Presse
- Declan Butler, « Space 'time capsule' could send a message to the future », Nature, n° 391, 8 janvier 1998 (en ligne).
- Véronique Maurus, « Retour vers le futur », Le Monde, 16 août 1998 (en ligne).
- Jean-Marie Decorse, « Avec Keo, rendez-vous dans 50.000 ans », La Dépêche du Midi, 15 mai 1999 (en ligne).
- « Keo en route pour le futur », L'Humanité, 18 mars 2000 (en ligne).
- Pierre Barthélémy, « Le satellite KEO attend vos messages pour les Terriens du DXXIe siècle », Le Monde, 12 juillet 2002 (en ligne).
- John Lichfield, « Time capsule to orbit planet earth for 50,000 years », Irish Independent, 12 juillet 2002 (en ligne).
- Karishma Upadhyay, « Around the universe in 50,000 years », The Times of India, 17 septembre 2002 (en ligne).
- Marie-Julie Gagnon, « Retour vers le futur », La Presse (Montréal), 20 février 2004.
- Elisabeth Chardon, « La Bâtie sert de relais à KEO, une œuvre planétaire qui attend encore la participation des Suisses », Le Temps, 4 septembre 2004 (en ligne).
- « Iran: KEO Initiator Expected », Iran Daily, 16 février 2005 (en ligne).
- « Near-Art Object », Wired, 1er mai 2006 (en ligne).
- « Capsules temporelles, bouteilles à la mer et messages au cosmos », Le Figaro, 10 octobre 2006 (en ligne).
- Marc Vandermeir, « KEO, le satellite de vos espoirs », La Libre Belgique, 6 avril 2007 (en ligne).
- « México en cápsula del tiempo que atestiguará el hoy », Cuarto Poder (Chiapas) (en ligne).
- Millie Servant, « 10 ambitieuses capsules temporelles destinées aux générations futures », Usbek & Rica, 17 juin 2023 (en ligne).
- Santiago Vargas, « Satélite KEO: el proyecto para enviarle un mensaje a la humanidad del año 52.000 », El Tiempo, 22 janvier 2024 (en ligne).
- Claire L. Evans, « If We Want Anyone to Remember Humanity, We Need to Talk About Time Capsules », Vice (en ligne).
Ressources en ligne
- Prix Ars Electronica 1999, archives Ars Electronica.
- Article « KEO (satellite) », Wikipédia.




















