
De l'infiniment petit à l'infiniment grand : matière / mémoire / interactivité / cosmos
dans Les Transinteractifs, actes du colloque des 4 et 5 novembre 1988 (Centre culturel canadien, Paris), coll. « Déchiffrages » dirigée par Frank Popper, p. 82-87.
Voir : Alliages à mémoire de forme, Art spatial, La Grande Roue Céleste, Messages des Hommes à l'Univers, Le Totem du futur
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Jean-Marc Philippe
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DE L'INFINIMENT PETIT A L'INFINIMENT GRAND : MATIERE/MEMOIRE/INTERACTIVITE/COSMOS1
Au bord de l'éternité, dans un temps arrêté, depuis toujours la Sculpture s'était montrée : immuable et figée.
Et le temps, si ce n'est de ses affres, de sa pâtine ou des ses cicatrices l'ignorait. L'Artiste, depuis "toujours" bien sûr s'en contentait, n'imaginait en rien que la Mémoire, un jour, pourrait pourtant dans la Matière être stockée, et qu'elle pourrait aussi cette Mémoire, au même titre que la Matière elle-même, s'offrir à ses propres couteaux, gouges et ciseaux de sculpteur.
Sculpteur de mémoire et de matière ?... Alchimie de l'esprit ? Non, signe des temps... signe d'une civilisation de Technique et de Science, de Recherche et de Développement, offrant aux passants que nous sommes, autant de moyens inédits de création comme autant de prolongement potentiels à nos gestes et à notre pensée, à notre capacité d'invention aussi.
Fruit de l'interface entre l'une de ces technologie aujourd'hui de pointes et de l'intuition d'un artiste (moi-même), le "TOTEM DU FUTUR" est une sculpture métallique, massive, à Mémoire, qui ouvre la porte à un imaginaire littéralement inouï. Inouï dans la mesure où, et j'insiste, bien que totalement massivement métallique (Nickel/Titane), ses formes évolueront naturellement en une infinité de formes, formes qui lui auront été préalablement "apprises", et qui réapparaîtront spontanément dans un jeu d'interactions prévisibles avec un des paramètres caractérisant les conditions extérieures de son environnement : la température.
Une telle sculpture donc "respirera" et "évoluera" au gré des instants, et ceci sans le truchement de quelque capteur, de quelque puce électronique que ce soit, mais en faisant appel à l'une des propriétés de la matière à l'échelle de l'atome, propriété découverte il y a quelques années seulement.
Cette propriété, soupçonnée en 1932, et précisément étudiée depuis 1965 par les principaux laboratoires de physique atomique du monde, et qui reste aujourd'hui encore sans explication théorique satisfaisante, nous révèlerait que : "il était possible d'"apprendre" à certains alliages métalliques des FORMES, formes que dans un premier temps ces alliages "mémoriseraient", formes que par la suite ils pourraient "restituer", et ceci par le seul truchement des variations de températures qu'ils seraient ultérieurement amenés à rencontrer !…
Et l'imagination de s'enflammer, pour percevoir que du fait de cette capacité offerte par la matière à stocker de la mémoire, on pourrait envisager des sculptures évolutives à mémoire, sculptures sans référence, qui une fois la matière "apprivoisée" pourraient
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évoluer au gré des jours et des nuits comme au gré des saisons dans une relation tenant de l'étrange avec ces rythmes et ces cycles naturels que nous connaissons du Cosmos.
Ainsi, le TOTEM DU FUTUR - dans sa version de 5 mètres de haut, suivie d'une version de 15 mètres - est-il la première sculpture évolutive à mémoire, à qui déjà est reconnue la valeur de "première", et qui très probablement dans son domaine, sera appelée à faire date et référence, dans la mesure où elle ouvre une toute nouvelle pratique à la Sculpture, qui bouleverse ses fondements traditionnels les plus profonds.
En effet, il ne s'agira plus pour le sculpteur de ne penser que par l'intermédiaire d'une seule et unique forme finie et figée dans son éternité, mais dorénavant au contraire, une lattitude nouvelle lui sera offerte : celle de concevoir dans une seule et même œuvre, une infinité de formes reliées entre elles par de la mémoire, mémoire sollicitée et activitée par l'un des paramètres de son environnement, mémoire, que dans son inconscient, l'artiste devra intégrer comme un nouveau matériau à part entière. C'est ce qui au cours de ces huit dernières années aura été mon cas, et que j'ai pu vivre comme à la fois tenant de l'ivresse et de l'enchantement.
Un formidable et nouveau défi donc s'ouvrait à l'artiste : créer dans une seule et même œuvre une suite de formes qui auraient à se "reconnaître" entre elles, mais aussi à toutes "s'aimer" entre elles, comme les notes de musique d'une même partition.
Le TOTEM DU FUTUR y prétend.
De plus, et comme son nom le laisse supposer, il souhaite aussi jeter un pont entre nos traditions et notre avenir.
La tradition en effet y est présente, dans la mesure où, le TOTEM DU FUTUR vue de face, au moment les plus rigoureux de l'hiver, fait explicitement référence à la lettre grecque "Psi" qui induit la notion d'"Ame". Vu de face toujours, mais en été, au moment où le soleil brillera à son zénith de son maximum d'intensité, le TOTEM DU FUTUR fait alors référence à la forme du hiéroglyphe de l'Egypte ancienne qui signifiait "La Vie".
L'infinité de formes qui relie ces configurations extrêmes, que sont cette "âme" et cette "vie", est issue de la famille des cycloïdes, ces courbes mathématiques qui à leur façon expriment les notions de cycles et de rythmes, comme le sont nos jours, nos nuits, nos saisons et nos années aussi. Et si une symbolique ésotérique, poème caché, voulait "dire" ce TOTEM DU FUTUR, l'on y rencontrerait très certainement l'idée que de la "Vie" à l'"âme" telles que nous les désignons sur notre planète, il n'est de liant que ces quelques cycles et rythmes que sont nos jours, saisons et milliards d'années peut-être, qui nous parlent du cosmos aussi.
Le futur quant à lui, est aussi contenu dans cette utilisation pionnière de ces technologies détournées désormais de leur stricte applications à vocations essentiellement militaires ou nucléaires, technologies qui concerneront aussi les "choses de l'esprit", lorsque l'esprit procède de l'Art.
Mais on ne peut pas ne pas remarquer ici, que, pour satisfaire le cahier des charges techniques relatifs à un tel concept de sculpture évolutive à mémoire, la recherche fondamentale a du accomplir des progrès spectaculaires, et le groupe RAYCHEM CORPORATION, leader mondial de cette technologie qui concerne les Alliages à
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Mémoire de Formes, y a consacré un budget spécifique avoisinant les 1.5 millions de $, lesquels s'ajoutaient aux.... 200 millions de $ que ce même groupe avait déjà investi sur cette technologie, au cours de ces vingt dernières années, à d'autres fins d'applications naturellement.
Dans ce même ordre d'idée, on peut aussi remarquer que pour être menée à terme, cette première sculpture évolutive à mémoire aura nécessité le travail à temps complet sur plusieurs années d'un ingénieur, Philippe Poncet, épaulé du spécialiste mondial de ces alliages à mémoire de Nickel/Titane, Tom Duerig, ceci sans compter l'aide de plusieurs techniciens, tous appartenant à la "Metal Division" du groupe RAYCHEM de Menlo Park (Californie)2.
Sur le plan de sa description visuelle, maintenant le TOTEM DU FUTUR, en hiver est tout naturellement en forme basse, repliée et abandonnée sur elle-même pour, par les froids les plus piquants être en quasi hibernation, que seuls les quelques pâles rayons d'un soleil d'hiver pourra quelque peu animer.
Au printemps en revanche, se réveillant, le TOTEM DU FUTUR, se rélèvera et évoluera entre les jours et les nuits pour, insensiblement, tous les jours d'avantage, glisser vers sa forme d'été où, sous le soleil le plus brulant, il se relèvera, donnant à voir enfin ses formes les plus épanouies.
Et puis, l'automne venant, il s'en retournera tout doucement vers ses formes d'hiver… Et, le passant saura alors qu'il aura accompli un tour entier emporté par sa planète autour de son étoile mère et ici aussi moteur.
"Objets inanimés, auriez-vous donc une âme" faisait déjà dire son intuition au poète… et ailleurs… ailleurs aussi, n'était-il pas question d'un "simple bâton qui se transformait en en serpent, lequel à son tour pouvait redevenir bâton", selon que son propriétaire (ou que son maître) en souhaitait ainsi…. mais il nous faut ici savoir que ce propriétaire et ce maître n'était autre que Moïse en personne, si la Bible dit vrai…
Pourquoi, lorsqu'il m'a été demandé de participer à cette publication relative à l'interactivité, ai-je été tenté non pas de relater la suite de l'opération "MESSAGES DES HOMMES A L'UNIVERS"3 mais de plus particulièrement évoquer ici ces sculptures évolutives à mémoire ?
Sans doute parce que il y a dans ces sculptures un théâtre très particulier et insoupçonné de l'interactivité, porté à dimensionnellement parlant ses toutes extrémités. Des extrémités qui relient l'infiniment petit à l'échelle atomique où se situe le lieu actif du phénomène de la mémoire dans la matière, et l'infiniment grand dans ses rythmes d'origines cosmiques qui font la durée de nos jours, de nos nuits, de nos saisons et de nos années. Ces durées qui expriment les dimensions, masses et énergies, du système Soleil/Terre, qui décident aussi directement des mouvements du TOTEM DU FUTUR, lui-même emporté par les trajectoires et par les rotations de sa propre planète… et dont les températures sont en relation directes avec photons qui lui parviennent de sa propre étoile mère…
Interactivité, quand tu nous tiens… et que du ciel des ficelles, toutes immatérielles sont tirées, où nous entraînes-tu ?
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Hiver / Printemps / Eté — "Totem du Futur" 1989, San Francisco, Menlo Park, Jean-Marc Philippe
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Jean-Marc PHILIPPE, pionnier de "l'Art Spatial" dans les années 70-80, est notamment l'auteur du concept connu sous le nom de "La Roue Céleste". Ce projet consiste à utiliser 36 des satellites situés sur l'orbite géo-stationnaire. Chaque satellite est équipé d'un dispositif laser complémentaire susceptible d'émettre à la demande une brillance légèrement supérieure à celle de Vénus. Ce dispositif pourrait en des moments choisis, "s'allumer" et vu du sol, donnerait l'impression aux habitants de la Terre que leur planète est entourée d'une couronne d'étoiles. ↩
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Cette jonction Sculpture/Alliage à mémoire de formes a valu à J.M. PHILIPPE le "I.S.A.S.T. New Horizon Award 1987" - Léonardo/Berkeley. Les vidéogrammes relatifs à la création de ces sculptures ont été diffusés durant les mois de juillet et août 89 au Centre Pompidou. ↩
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Cette opération que j'avais conçue et réalisée entre juin 86 et janvier 87, consistait à collecter par minitel les messages que chacun pouvait avoir l'envie de dire de lui même à d'éventuelles intelligences présentes dans l'univers. Après une campagne de presse et une collecte qui avait durée 6 mois, 50 000 personnes étaient entrées sur le serveur/minitel, et un "ruban" électromagnétique de plus de 1 milliard de kilomètres de long, qui contenait les messages ainsi collectés (de plus de 10500 êtres humains !), était parti dans l'univers, de l'un des plus puissants radio-télescope du monde (à Nançay dans le Cher - France), en direction du centre de notre galaxie, centre que ce ruban électromagnétique atteindra dans 30 000 ans, galaxie qu'il quittera pour toujours dans 100 000 ans. Aujourd'hui, ce ruban se trouve à quelques 2.5 années lumière de la Terre. Cette opération "Messages des Hommes à l'Univers" avait reçu l'aval de la communauté scientifique internationale. ↩
Transcription d'après l'édition originale (archives Jean-Marc Philippe). © Jean-Marc Philippe / ayants droit.