Jean-Marc Philippe
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Science et art : vers un nouveau type de dialogue

Jean-Marc Philippe

Spirales. Journal de culture internationale, n° 20-21 (« La Deuxième Renaissance »), novembre-décembre 1982, p. 58-60.

Voir : Peintures

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Jean-Marc Philippe, peintre, est aussi un ex-scientifique. Il s'intéresse aux jonctions de l'art à différents domaines du savoir en particulier aux relations Art-Sciences, après s'être longuement passionné pour la liaison Art-drogue-créativité. Depuis son dernier one man show à la FIAC 81, ses prochaines expositions auront lieu en Belgique ( octobre-novembre 82 ) et au Japon ( courant 83 ). Il est actuellement consultant auprès du futur musée des Sciences et des Techniques de la Villette.

L'OMNIPRÉSENCE SCIENTIFIQUE

Parmi toutes les pyramides de la connaissance humaine, la seule à être cumulative est sans aucun doute la pyramide scientifique, quand les autres pyramides du savoir culminent puis s'éteignent, pour faire place à de nouveaux courants d'idées comme autant de nouveaux points de départ. Dans ce paysage du savoir humain la pyramide scientifique n'en finit pas de grandir débordant même son propre cadre pour aller nourrir des domaines qui lui étaient jusqu'il y a peu de temps étranger encore. Le Fait Scientifique et l'acquis qu'il nous lègue jettent désormais des racines essentielles dans les disciplines les plus diverses, de la philosophie à l'art.

Comment par exemple pourrions-nous nous faire une certaine idée de l'homme et du monde sans avoir recours à la science.

La Science est omniprésente dans nos faits, nos gestes par toutes les hypothèses qu'elle nous suggère, par ses applications et par ses retombées technologiques. Nos comportements les plus intimes ont été modifiés et adaptés à ses prestations : chacun de nous un jour ou l'autre a été l'heureux bénéficiaire de la chimiothérapie, l'information circule à la vitesse de la lumière, la pilule permet aux adolescents de vivre à l'heure de leurs hormones, un même évènement peut être vu instantanément par plusieurs milliards d'humains, l'échelle de la Terre n'est plus la même comprise qu'elle est maintenant comme un radeau de survie dans l'espace, l'infiniment grand est mesurable l'infiniment petit atteint. Fabuleuse pyramide scientifique qui nous aide tant dans le descriptif de ce qui nous entoure, pernicieuse Science qui, si elle laisse apparaître le " comment " ne divulgue rien du " pourquoi ".

Si de façon générale le Fait Scientifique est bien perçu par tous, il l'est à des degrés divers. Certains n'en perçoivent que la Forme par l'intermédiaire de ses objets les plus performants mis en évidence par les médias. ( Navette spaciale, " Puce " de computer... ). D'autres y voient ses Services et Moyens ( Télévision, Lasers chirurgicaux..... ). Restent enfin ceux qui perçoivent la Science dans la nature de ses raisonnements c'est-à-dire dans son essence même. Ceux-là sont peu nombreux.

D'une façon ou d'une autre, nous sommes tous effectivement concernés. De plus, l'effort technologique, qui découle de la science fondamentale s'appuyant sur un effort humain collectif prodigieux et unique en hommes en moyens en compétences et en matériels, les éléments qui fabriquent les mythes se trouvent réunis. Ne voit-on pas des T-Shirt à l'effigie de Marilyn Monroë cotoyant des T-Shirt où l'on peut lire E=MC 2 !

Mais, comme dans tout mythe, il existe quelque part une forme de leurre et le mensonge ici réside en ce que la Science mythifiée semble susceptible de contenir et de proposer des remèdes à tous nos maux de terriens ( faim dans le monde, abaissement du taux de mortalité infantile, accroissement de la longévité... ). Quand de fait, elle — La Science — ne fait que déplacer les problèmes. Et ceci, tant qu'elle ne sera pas associée à une nouvelle manière d'ordre moral qui reste, lui, à définir et à inventer. Sinon elle continuera à essaimer de démoniaques épées de Damoclès nucléaires, le pire et le meilleur.

LES RELATIONS DE SURFACE ART/SCIENCE

Dans un tel contexte, l'artiste ne pouvait rester étranger et il ne pouvait que se développer une interaction entre le monde des Sciences et celui des Arts. D'ailleurs, historiquement on peut observer que l'artiste est une sorte d'expérimentateur né, ayant toujours su faire siens spontanément les nouveaux moyens que la Science lui proposait et qui lui agréaient. Mais, cet emprunt de moyens, aussi fondamental qu'il fut, ne perturbait en rien son geste créateur : l'Artiste ne faisait qu'élargir sa palette des possibles.

Sans l'avènement de la chimie des pigments colorés apparus au cours du XIXe siècle, jamais les impressionistes n'auraient pu faire l'œuvre que nous leur connaissons. De même que sans la commercialisation des pigments acryliques, vers les années 1930, Rotko n'aurait pu accomplir la sienne dans les mêmes termes.

En musique, de tels emprunts de moyens eurent des effets tout aussi décisifs sur la manière même d'envisager l'écriture musicale. Wagner par exemple sans l'extraordinaire développement des cuivres — le saxophone, le cor d'harmonie et la trompette sont postérieurs à

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ERICH MENDELSOHN, l'observatoire Einstein à Potsdane

1850 — n'aurait pu décider de son orchestration telle qu'il l'a conçue. Le phénomène du jazz sans l'industrie instrumentale occidentale aurait été inexistant.

En architecture, bien que le cas soit différent des arts précipités, la séquence fer, fonte, acier, béton, aluminium, verre, a la conséquence que nous savons sur l'aspect des bâtiments, des monuments ou ouvrages d'art qui nous entourent.

Qui plus est, la science au XXe siècle est à la base même d'arts entièrement nouveaux. Doublés de ses industriels, elle a offert aux artistes des procédés d'expression entièrement inédits : la photographie accessible à tous, dont l'invention datait du siècle d'avant et aussi le cinéma, le cinéma parlant, la télévision, la vidéo, l'holographie encore. C'est ainsi que l'aspect que nous connaissons aujourd'hui des arts passe véritablement par cette extraordinaire batterie de moyens mis à la disposition de la sensibilité de chacun et qui découlent directement du Fait Scientifique.

Il faut ici remarquer que tous ces moyens mis à la disposition des artistes se prêtaient à de nouvelles investigations mais ne perturbaient ni ne modifiaient leur acte créateur, lesquels artistes se souciaient fort peu par ailleurs de la provenance scientifique de ces dits moyens.

Une autre nature d'implication de la science et de l'art tient aussi à ce que le mythe scientifique aidant, nombre d'artistes ont été sensibles à la forme de certains objets scientifiques qu'ils ont détournés de leur fonction ou de leur origine. On ne compte plus les sculpteurs ou les graphistes qu'a inspiré la bande de Moebius, ni même les sculptures inspirées par des représentations de courbes mathématiques. Depuis quelques années l'ordinateur, ses cartes perforées, ses bandes magnétiques, l'agrandissement de ses micromodules, témoignent de cet interêt doublé cette fois des modifications sociales parallélement ressenties.

Une autre jonction toujours de surface entre l'Art et la Science a été observable au cours de ces 50 dernières années du fait de l'assimilation par l'artiste d'un certain nombre de systèmes techniques élémentaires, qui connotaient les œuvres d'un aspect scientifique implicite. On a vu des moteurs électriques animer des sculptures et des cellules photoélectriques faire " participer " le public à l'œuvre. Le degré de liberté de tels systèmes était si faible qu'il n'était pas encore question d'une jonction réelle.

FRUIT D'UNE RELATION DE FOND ENTRE L'ART ET LA SCIENCE : UN ART NOUVEAU

Ce n'est que depuis une vingtaine d'années que l'on voit se développer les balbutiements d'une véritable relation de fond entre l'Art et la Science. La science étant sollicitée non plus dans ses formes ou dans ses moyens mais dans sa méthode, dans ses catégories de raisonnements et dans ses capacités d'analyse. Cette rencontre se doublant de l'utilisation du traitement de l'information offert par les technologies actuelles, on est en droit d'en attendre un bouleversement artistique peut-être même une sorte de renaissance, sans que pour cela l'Art traditionnel ne s'éteigne, bien au contraire, les deux étant parfaitement complémentaires.

Avant d'aller plus avant dans la description de cette métamorphose de l'art, il nous faut développer rapidement un exemple simple, d'où il sera possible de tirer des conséquences. Ce sera un exemple d'ordre musical que nous allons envisager. En effet, la Musique offre l'avantage d'être totalement analysable et quantifiable, c'est à dire que toutes les grandeurs physiques qui la composent sont bien connues des physiciens : elles sont à la fois identifiées et mesurables ( hauteur du son, intensité, timbre ). Par ailleurs, les mathématiques offrent une série de techniques et d'outils de calculs qui permettent de cerner et d'analyser la notion d'ordre. Et, en première approximation on peut estimer que la musique correspond à un certain ordre d'écoulement de notes dans le temps.

Plutôt que de décrire ici une notion d'ordre arbitrairement choisie et définie par l'intermédiaire d'équations mathématiques compliquées, imaginons une figure géométrique complexe — par exemple une sorte d'hypercube — en rotation sur un écran identique à ceux de nos postes de télévision. Plaquons sur cet écran une grille analogue à une grille de mots croisés. Et maintenant, toujours arbitrairement, décidons que chaque fois qu'un des sommets de cette figure géométrique complexe en rotation passera à l'intersection d'un des carreaux de la grille précédente, ce sommet sera associé à une note de musique qui s'inscrira sur la partition musicale des premiers violons. Par exemple de la même façon

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décidons maintenant que chaque fois qu'un autre sommet de la figure géométrique complexe en rotation passera à l'intersection d'un des carreaux de la grille, il lui sera associé une note musicale sur la partition des violoncelles maintenant. Et ainsi de suite.

Nous sommes donc à même d'obtenir par cette configuration expérimentale, doublée de toute une série d'arbitraires, une partition sonore. Mais, qu'en adviendra-t-il une fois cet édifice sonore interprété : s'agira-t-il d'un exercice de style, d'une démonstration d'une illustration sonore, ou bien d'une œuvre musicale ? C'est typiquement à ce genre de questions que nous renvoient les artefacts résultant aujourd'hui encore des relations Art/Science. Et ce, en raison de ce qu'elles sont encore très embryonnairement développées sur le plan de leur conception. Mais si nous imaginons que le dispositif expérimental précédant soit complété et que nous y greffions un ordinateur suffisament puissant capable d'intégrer la physiologie acoustique de l'oreille humaine et les lois de l'harmonie musicale, alors la partition précédente serait crédible. Même si en dernier ressort il resterait à l'esprit humain à décider de la forme finale de la partition.

Allons toujours plus avant dans notre imagination et greffons un synthétiseur perfectionné à notre dernier dispositif destiné à nous préciser l'avant-goût de notre pièce musicale. Nous nous trouverions dans le cas d'une création expérimentale. Pour tout artiste un pareil cadeau serait une somptuosité.

Si nous revenons aux réalités existantes et aux contingences, force nous est de constater que ce qui existe est encore très rudimentaire dans tout ce qui nous est proposé qui soit issu d'une relation de fond Art/Science : les analyses préliminaires ne sont pas assez poussées pas plus que les chaînes technologiques ne sont assez puissantes pour pouvoir traiter suffisament d'information. En conséquence de quoi, le degré de liberté restant faible, la plupart des résultats graphiques par exemple sont très proches et en tout cas aisément classables par groupe. Quant aux autres résultats de cette relation ils ressemblent trop souvent encore à un exercice de style ou à ce que l'on pourrait appeler une recherche de laboratoire.

Pourtant un formidable point d'inflexion se dessine par rapport à la création traditionnelle : l'Art issu du cheminement classique, même si ce cheminement nous reste obscur, passait par le vécu, par la sensibilité, par la personnalité propre à son auteur.

L'acte créatif issu d'une réelle fusion Art/Science devient quant à lui un acte analysable dans sa totalité. Il peut être suivi depuis ses prémisses jusqu'à son aboutissement.

Les conséquences sont multiples tant sur le nouveau profil qui devra être celui de l'artiste que sur la nature de la relation qui s'instaurera entre l'œuvre et le public. La genèse de l'œuvre n'est plus la même ni ses origines. La relation émotionelle non plus. Car si l'Art traditionnel véhiculait de l'émotion qui allait au corps sensible de celui qui l'observait, l'Art nouveau s'adressera beaucoup plus à l'esprit. Un nouveau degré de perception pourrait être franchi.

En conclusion, je crois et je pressens de façon évidente un jour assez proche où, non plus un artiste mais des groupes d'hommes aux profils appropriés et disposant de moyens technologiques importants, feront émerger une nouvelle forme d'œuvres. Œuvres d'art qui ne s'appuieront plus sur un contexte émotionnel individuel, œuvres d'art qui mettront à jour des formes, des proportions et des sons inconnus issus des équations de la mécanique ondulatoire, des grandes constantes universelles, de la physique atomique, des mathématiques, de la physiologie humaine et des grandeurs et des lois qui régissent l'univers. L'Œuvre d'Art sera d'une autre essence qui pourra enseigner une manière de savoir dans la transparence des choses, elle ne renseignera plus sur le psychisme de l'homme confronté à un tissu social et culturel mais parlera de l'universel du monde et de la vie.

Transcription d'après l'édition originale (archives Jean-Marc Philippe). © Jean-Marc Philippe / ayants droit.